NB : je commence par reproduire en italique les lignes de Stendhal (La Chartreuse de Parme, chap. XIV) dont le pastiche proposé tente de prendre la suite.

 

Quant au prince, il ne fut point surpris, et encore moins fâché de cette demande d’audience. Nous allons voir des larmes répandues par de beaux yeux, se dit-il en se frottant les mains. Elle vient demander grâce ; enfin cette fière beauté va s’humilier ! elle était aussi trop insupportable avec ses petits airs d’indépendance ! Ces yeux si parlants semblaient toujours me dire, à la moindre chose qui la choquait : Naples ou Milan seraient un séjour bien autrement aimable que votre petite ville de Parme. À la vérité je ne règne pas sur Naples ou sur Milan ; mais enfin cette grande dame vient me demander quelque chose qui dépend de moi uniquement et qu’elle brûle d’obtenir ; j’ai toujours pensé que l’arrivée de ce neveu m’en ferait tirer pied ou aile.

Pendant que le prince souriait à ces pensées et se livrait à toutes ces prévisions agréables, il se promenait dans son grand cabinet, à la porte duquel le général Fontana était resté debout et raide comme un soldat au port d’armes. Voyant les yeux brillants du prince, et se rappelant l’habit de voyage de la duchesse, il crut à la dissolution de la monarchie. Son ébahissement n’eut plus de bornes quand il entendit le prince lui dire : — Priez madame la duchesse d’attendre un petit quart d’heure. Le général aide de camp fit son demi-tour comme un soldat à la parade ; le prince sourit encore : Fontana n’est pas accoutumé, se dit-il, à voir attendre cette fière duchesse : la figure étonnée avec laquelle il va lui parler du petit quart d’heure d’attente préparera le passage aux larmes touchantes que ce cabinet va voir répandre. (Stendhal, Romans et nouvelles II, Pléiade, p. 248-249)

 

 

 

           Ce fut avec un air de timidité et presque de repentance que le général se présenta devant la duchesse. Faire patienter une femme d’un si grand mérite, une del Dongo, le plus bel esprit de la Cour, je n’en puis revenir, disait à part soi le malheureux Fontana, que la perspective de déplaire mettait à la torture. La duchesse l’accueillit avec l’expression du mépris le plus vif. Intimidé par le regard impérieux de cette femme si belle, Fontana osa à peine parler du petit quart d’heure. Le général avait beau être un sujet obéissant (c’est ainsi, dans les petites monarchies, qu’on appelle les esprits bornés), il tardait à rapporter les ordres de son Altesse Sérénissime. La duchesse allait avoir un mouvement d’impatience, mais, à l’improviste, elle se ravisa : cette sorte de général, se dit-elle, est une poupée du Prince, mais il n’a pas la bassesse achevée d’un Rassi ou d’une Raversi. Son regard se fit moins dédaigneux. Sensible à cet encouragement, Fontana lâcha le mot de quart d’heure. « Le prince est maître », répondit-elle, d’un ton qui fit entendre à Fontana qu’on ne tenait plus à sa présence. L’aide de camp s’enfuit sans demander son reste, éperdu d’admiration pour la duchesse.

 

            Restée seule, la duchesse marcha au hasard dans le vestibule ; ses regards s’arrêtaient sur les portraits de Louis XIV qui ornaient les murs. Ils parlent moins à mon âme, pensa-t-elle, que les toiles sublimes du Corrège. Depuis les fenêtres du vestibule, elle distinguait les rues de Parme plongées dans la nuit. Dire que je vois cette ville pour la dernière fois, se répétait gaiement la duchesse, qui croyait en toute sincérité être  sur le point de quitter à jamais Parme, qu’elle avait en horreur depuis la sentence de Fabrice. Le temps brillant de ma jeunesse est passé, une retraite à Naples me fera précisément le plus grand bien. Le plaisant de la chose était que la duchesse, qui pouvait avoir quarante ans, n’avait jamais paru si jeune et si belle, son allure leste était un chef-d’œuvre de grâce. Bien qu’ivre de colère, elle souriait à l’idée d’abandonner une ville où le calcul et l’argent sont rois. Cette haine de tout ce qui est médiocre est un trait des caractères italiens que nos raisonnables esprits français peinent à concevoir. Nous demandons la permission de passer sur ce petit quart d’heure aussi naturellement que nous sommes passé, comme s’en souvient le lecteur, sur plusieurs années de la vie de notre héros.

 

 

Nicolas Fréry (2016)