Ce fut avec un air de timidité et presque de repentance que le général se présenta devant la duchesse. Faire patienter une femme d’un si grand mérite, une del Dongo, le plus bel esprit de la Cour, je n’en puis revenir, disait à part soi le malheureux Fontana, que la perspective de déplaire mettait à la torture. La duchesse l’accueillit avec l’expression du mépris le plus vif. Intimidé par le regard impérieux de cette femme si belle, Fontana osa à peine parler du petit quart d’heure. Le général avait beau être un sujet obéissant (c’est ainsi, dans les petites monarchies, qu’on appelle les esprits bornés), il tardait à rapporter les ordres de son Altesse Sérénissime. La duchesse allait faire un geste d’impatience, mais, à l’improviste, elle se ravisa : cette sorte de général, se dit-elle, est une poupée du Prince, mais il n’a pas la bassesse achevée d’un Rassi ou d’une Raversi. Son regard se fit moins dédaigneux. Sensible à cet encouragement, Fontana lâcha le mot de quart d’heure. « Le prince est maître », répondit-elle, d’un air qui fit entendre à Fontana qu’on ne tenait plus à sa présence. L’aide de camp s’enfuit sans demander son reste, éperdu d’admiration pour la duchesse.

 

            Restée seule, la duchesse marcha au hasard dans le vestibule. Son regard s’arrêtait sur les portraits de Louis XIV qui ornaient les murs. Ils parlent moins à mon âme, se disait-elle, que les toiles sublimes du Corrège. Depuis une des fenêtres du vestibule, elle distinguait les rues de Parme plongées dans la nuit. Dire que je vois cette ville pour la dernière fois, se répétait gaiement la duchesse, qui pensait en toute sincérité être sur le point de quitter à jamais Parme, qu’elle avait en horreur depuis la sentence de Fabrice. Le temps brillant de ma jeunesse est passé, une retraite à Naples me fera précisément le plus grand bien. Le plaisant de la chose était que la duchesse, qui pouvait avoir quarante ans, n’avait jamais paru si jeune et si belle, son allure leste était un chef-d’œuvre de grâce. Bien qu’ivre de colère, elle souriait à l’idée d’abandonner cette ville où le calcul et l’argent sont rois. Cette haine de tout ce qui est médiocre est un trait des caractères italiens dont nos raisonnables esprits français peuvent difficilement se faire une idée. Nous demandons la permission de passer sur ce petit quart d’heure aussi naturellement que nous sommes passés, comme s’en souvient le lecteur, sur plusieurs années de la vie de notre héros.

 

 

Nicolas Fréry