Elle vint enfin, cette cérémonie qui l’avait tant fait languir ! Depuis des semaines, la promesse de cet évènement démesuré était la lueur qui la guidait dans le sombre corridor de sa vie, continuellement. Les leçons pieuses, les pompes de la messe, les cours de chant, même les romans qu’elle savourait en cachette, le soir, pour elle tout cessait d’avoir de l’importance, pourvu qu’arrivât cette cérémonie, où, disait-on, viendraient l’accueillir, dans leurs plus beaux habits, les seigneurs, les dames et les notables de toute la région : il y en aurait même, chuchotaient les grandes, de Neufchâtel, de Rouen, de la ville ! Avec leurs monocles, appuyés sur des cannes au pommeau doré, ils la regarderaient monter sur l’estrade, tandis que madame la supérieure lui remettrait son prix, en la félicitant. Une clameur se ferait : n’était-elle pas gentille, dans sa robe de mousseline, et comme elle avait l’air d’une écolière appliquée ! Alors, ce serait pour Emma l’ivresse d’une consécration. Elle lèverait les yeux, l’air modeste, et l’admiration qui refluerait vers elle, telle la lame de l’Océan déchaîné, la grandirait, la comblerait, au point que, dans cet épanouissement souverain, s’effaceraient à jamais les jours humiliants, aux contours déjà incertains, où le père Rouault montrait à sa fille les plus belles bêtes des Bertaux, les appelant par leur nom. Sur une estrade, vous ressentiez, sans doute, quelque chose de grandiose, d’étourdissant, de ces aspirations à l’idéal qui la faisaient tressaillir de plaisir chez les vraies héroïnes de roman. Charlotte, Corinne, Lélia, elle se voyait déjà les rejoindre en fanfare dans la constellation dorée des grandes âmes. Noyée dans des félicités inconnues, elle serait enfin, elle aussi, le centre des regards, l’unique personne digne d’être observée, le elle vibrant dans toutes les conversations. Et, doucement, elle regagnerait sa place, frôlant du bas de sa robe le parquet ciré, serrant sur son cœur le livre qu’elle aurait reçu pour prix, quelque édifiant ouvrage où, avec des caractères gothiques, ses initiales auraient été gravées en souvenir, contre la première vignette.

 

 

Nicolas Fréry