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Certaines fins d’après-midi où même les valeurs sûres me fatiguent (la seconde partie du Leuwen, trop politique à mon goût, me laisse la déplaisante impression de tourner à vide), et où les essais critiques les plus inspirés me tombent des mains, rien ne peut mieux rassasier mon appétit frustré que de lire quelques pages de ces récréations littéraires (ou dans les meilleurs cas, de ces recréations littéraires) dont les pastiches sont le fleuron. Quoique le mot de pastiche éveille spontanément en moi l’idée de farce, dans tous les sens du terme – la bouffonnerie potache volontiers grossière et l’image du fourrage, si j’ose dire du bourrage, aboutissant vite à la boursoufflure – seuls les imitateurs sans talent se contentent de truffer un texte postiche de marques d’auteur pour susciter l’hilarité d’un public d’initiés. J’aime que le travail de mystification aspire à une fin plus noble : composer un texte qui, sans être un décalque servile, soit irradié par la présence singulière d’un écrivain, et respecte la mélodie et le tempo d’une des grandes voix du passé – ce qui exige de l’avoir jaugée, avec le diapason intérieur, jusqu’à se l’être patiemment assimilée : le pastiche est à cet égard, peut-être, le point culminant de la critique. Je feuilletais hier un recueil de pastiches réalisés par des élèves de l’École Normale. Comme on imagine bien ces éternels khâgneux rivalisant d’ardeur pour remplir leurs poumons d’écoliers du souffle de leurs auteurs favoris ! L’initiative peut prêter à sourire, mais ne renâclons pas : le coup d’œil est perçant, des trouvailles sont admirables, et le paysage propre à l’écrivain est toujours reconstitué avec force. La Fontaine, Voltaire, Hugo, Mallarmé, même des génies de second ordre mais attachants, les Sponde, les Scarron (que les manuels les plus touffus abordent en moins d’un paragraphe) sont ranimés le temps de cette promenade d’agrément. Rien d’affecté (ou si peu), dans ces pièces nouvelles qu’on pourrait de bonne foi attribuer aux auteurs qu’elles réfléchissent, à la manière d’un miroir tout juste assez grossissant pour que la signature de l’écrivain pastiché soit déchiffrée y compris de ceux qui ne sont pas graphologues patentés. Certes, des choix relèvent de l’exercice érudit, comme de respecter l’orthographe seizième siècle, de ressusciter l’alexandrin et son lot de contraintes, de se mouler dans des formes fixes, mais même alors, jamais l’attention à l’habillage formel ne prend le pas sur le souci d’épouser l’intimité d’un regard. Entre l’œuvre originelle et son double, le courant passe, non à la façon d’une décharge paralysante mais d’une salve créatrice qui, me semble-t-il, aiguise le sens critique et, de retour au texte source, aide à sonder un mystère : celui du plaisir insubstituable que procurent certains sommets du massif littéraire.

 

 

Nicolas Fréry