Comment Pantaguel a trouvez ses haults faictz escripts dans un livre de la librairie de Sainct Victor.

 

            Pantagruel doncques print sans ses compaignons le chemin de la magnificque librairie de Sainct Victor, dont jadis tant s’estoit esbaudi. Y admira force livres sur beaulx et graves subjects, desquels voicy la description :

Pro vino, viro, vitioque

Σωφροσύνη ἐς κόρακας, cum texto latino 

De vesperis et verpis

De adventuris ventris

Les trois enfanz du Sainct Pere

Martialis Epigrammaton Libri

L’evesque et sa clergesse favorite, chronicque

Arte delle carezze, illustrata 

Utrum mens an mentula praesit rebus humanis, cum discussione sapientum 

Comoedia irrumatoris irrupti, opus in quinque partes divisum

Enfin un compte tresmoral sur une fille, sa grant mère et un oyson, ainsi titulé :

De puella quae amabit anum fessam cujus cucus concors plenus pennis erat

 

Il estudioit ces sçavants ouvrages, maintefoiz annotez par les moines avant de s’aller couchier, quand vit un vieulx livre en vulgaire langage qu’onques leu n’avoit et dont moult demoura surpris : Faictz et prouesses du tresrenommé Pantagruel, composez par l’illustrissime et divinissime François Rabelais.

« Qu’est-ce que ce rien-ne-vaux ? » lors tonna d’une voix courrroucez. « Autre père n’ay que Gargantua, filz de Grandgousier, victor maximus de Picrochole, et ce petit couillaust de grabeleur françois m’engendrez vouldroit avoir ? Moy, pareilles coquecigrues cuider ? Que nenni, à Dieu ne plaise, sus à l’imposteur ! ».

Mais il continuoit tournant les pages de l’in-folio, et en perdoit tous ses espritz, tant de sa vie la pourtraicture estoit parfaicte, depuis que de son berceau il voulut eschapper, en passant par sa rencontre avecque son compaignon Panurge, lequel toutes langues parloit, jusques à sa maladie. Fasché de cette conformité, luy de rageusement dechicqueter un chapitre. Ce que faisant poussa des cris espouvantables, des douleurs horrificques l’ayant prins, comme si un copieux morceau de luy on arrachoit. « Ventre-Goy, pourra-ce être que j’existe dedans ce livre ? » à soy dict, entrant en grande resverie. 

 

 

Nicolas Fréry