Spleen

 

Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d'impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
De son être extirper l'élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.

 

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal)

 

 

 

 

            « Qu’on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnies, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères ». Baudelaire, qui cite Pascal dans son poème « Le Gouffre », s’est certainement souvenu de ces lignes célèbres des Pensées en composant le troisième de ses « Spleen ». Mais la situation imaginée par Baudelaire se colore de plus de tragique que chez Pascal. En effet, les courtisanes, les soucis politiques, le bouffon et les flatteurs – qui procurent des distractions correspondant à ce que Pascal nomme la « satisfaction des sens », le « soin de l’esprit » et « la compagnie » – ne sont pas dans « Spleen » retirés au roi, ils sont tout bonnement dépourvus d’effet sur lui. Baudelaire ne met pas en scène la misère d’un roi privé de divertissement, mais la misère d’un roi incapable de se divertir. Le « roi d’un pays pluvieux » est habité par un dégoût de vivre si profond qu’aucune distraction ne peut l’en délivrer. De là vient qu’il est, plus qu’un « homme plein de misères », un être anéanti, désincarné, déjà aux portes de la mort.

 

         La force du premier vers vient de ce que le simple adjectif pluvieux transforme une situation de prestige (« je suis comme le roi d’un pays ») en une situation de détresse : la royauté paraît d’emblée malheureuse dans la mesure où elle s’exerce sur un « pays pluvieux ». La pluie est une image commune à trois des quatre poèmes successifs que Baudelaire, au sein de la section « Spleen et Idéal », a intitulés « Spleen » : l'ensemble s’ouvre sur l’invocation de « Pluviôse », et l’une des métaphores lugubres du quatrième « Spleen » est celle de la « pluie étalant ses immenses traînées ». La différence entre le premier « Spleen » et le troisième est que dans le premier, le je réside en effet dans la ville accablée par « Pluviôse », alors que dans le troisième, le « pays pluvieux » n'est pas le lieu de résidence effectif du poète, qui n'est pas roi, mais qui est comparé au roi. Dès le premier vers du poème apparaît ainsi sa principale originalité rhétorique et énonciative, à savoir que le poème s’articule intégralement autour d’une comparaison, celle du poète et du monarque malheureux. Le recours à la comparaison est certes structurant dans le deuxième « Spleen » (avec l’identification, facilitée par l’homophonie, entre le cerveau et le caveau) et dans le quatrième (où le ciel pèse « comme un couvercle »), mais le troisième « Spleen » est le seul des quatre poèmes où une comparaison unique s’étend sur tout le poème. Un déséquilibre frappant s’établit toutefois entre le comparé et le comparant : rien n’est dit sur le je si ce n’est à partir de son alter ego, le « roi d’un pays pluvieux ». Le poème s’ouvre sur une première personne, mais cette première personne s’efface ensuite définitivement. On peut dire que tout le poème repose sur le thème de l’abdication de soi : le je, en vertu d'un sinistre redoublement, disparaît derrière un être qui lui-même renonce à la vie et à soi.

            Abdication et renoncement sont au cœur du poème, et l’indice le plus évident en est l’abondance des négations, témoignant chez le roi d'un total « goût du néant », pour citer le titre d'un des poèmes qui suivent. Dans les neuf derniers vers, les verbes des propositions principales sont ainsi tous affectés par la négation (ne savent plus, n’a jamais pu, n’a su réchauffer). Cette uniformité syntaxique est partie prenante de la logique de répétition et d'énumération qui gouverne le poème, pour mieux suggérer l’horreur d’un quotidien morne. Les négations scellent un échec : les tentatives de distraction, de quelque ordre qu'elles soient, ne sont que des agitations vaines. La chasse, paradigme du divertissement chez Pascal (avec l'opposition chasse / prise) ne procure aucun délassement. Le bouffon, bien qu’habituel virtuose du divertissement, n'arrive pas, avec sa « grotesque ballade », à dérider le Prince. La libido sentiendi (la « toilette impudique » des dames), enfin, n’a guère plus d’effet que la libido dominandi. Rien ne peut empêcher le roi de s'ennuyer, et le mot, sur lequel s’ouvre le quatrième vers, est à prendre dans son sens le plus intense : il s’agit d’un Ennui souverain, celui qui « dans un bâillement avalerait le monde » selon « Au lecteur ».

         Un tel ennui plonge dans une torpeur qui ressemble à l'inertie d'un mort. Le poème s’impose en effet de plus en plus comme le portrait d’un défunt. Le mot tombeau figure d’abord à la rime (v.9), puis l’oxymore « ce jeune squelette » accentue le paradoxe déjà présent au v.2 (« jeune et pourtant très vieux »). L’impossibilité de « tirer un sourire » du squelette inverse l’image conventionnelle de la tête de mort tordue dans un sourire macabre (« les dents sont nécessaires au rire. La tête de mort les garde », écrit Hugo dans L’Homme qui rit) : même mort, le prince fait partie de « ceux qui ne peuvent plus sourire » (« L'Heautontimorouménos »). Dans les derniers vers, le sang qui coule dans les veines du roi est comparé au Léthé, fleuve de l’oubli certes (le tourment n'est plus l'encombrement de la mémoire, comme dans « Spleen II », mais l'effacement des souvenirs) mais surtout fleuve des morts : Baudelaire parle de « sommeil aussi doux que la mort » dans son poème intitulé « Le Léthé ». Bachelard, dans L’Eau et les rêves, a analysé, sous le nom de « complexe de Charon », la rêverie mortuaire liée aux fleuves infernaux. Le sang, origine de la vie, est ici transformé en une eau sombre qui charrie la mort, en vertu d'une « alchimie de la douleur » inverse de celle du savant changeant les matériaux vils en or (v.13). C’est ainsi par un effet de gradation que Baudelaire approfondit le paradoxe d’un homme étranger à l’ici-bas où il est censé régner. 

            En arrière-fond, la flagornerie et la cupidité qui dominent à la Cour sont peintes avec sarcasme : la rime courbette / bête est très dépréciative, et l’hémistiche « pour qui tout prince est beau », constitué de monosyllabes, est des plus satiriques. La portée du poème est métaphysique bien plus que politique, mais on relève combien l’indifférence du Prince a pour corollaire une insensibilité cruelle. La mention des « bains de sang » remotive étymologiquement l’adjectif cruel du v.8 (cruor désigne en latin le sang), et surtout, le vers 6, « ni son peuple mourant en face du balcon », en suggérant une équivalence odieuse entre les loisirs nobiliaires (« ni gibier, ni faucon ») et la souffrance du peuple, témoigne du plaisir sadique à l’œuvre chez ce jeune Néron, pour qui le spectacle de la misère pourrait constituer un motif d’« égaiement ». Ce vers crée fugitivement un contraste entre la misère existentielle du Prince et la misère sociale – plus profonde ? – du peuple affamé.

           

            La figure du prince ennuyé intéresse assez Baudelaire pour qu’il en fasse deux fois le sujet d’un poème. Le Prince de « Une Mort Héroïque » (le plus long des poèmes du Spleen de Paris), qui « ne connaît d’ennemi dangereux que l’ennui », est à l’évidence le frère du « roi d’un pays pluvieux ». Mais, selon un renversement significatif, il s'agira moins cette fois pour le poète de se peindre sous les traits du Prince que de s'identifier au bouffon, Fancioulle, artiste exceptionnel chez qui se mêlent « dans un étrange amalgame, les rayons de l’Art et la gloire du Martyre ».

 

 

 

Nicolas Fréry

Mis en ligne en août 2017