138

Horrible journée ! J’ai assisté, distant de quelque cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais qu’à presser la détente du fusil-mitrailleur et il pouvait être sauvé ! Nous étions sur les hauteurs dominant Céreste, des armes à faire craquer les buissons et au moins égaux en nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là. Aux yeux qui imploraient partout autour de moi le signal d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête… Le soleil de juin glissait un froid polaire dans mes os.


Il est tombé comme s’il ne distinguait pas ses bourreaux et si léger, il m’a semblé, que le moindre souffle de vent eût dû le soulever de terre.


Je n’ai pas donné le signal parce que ce village devait être épargné à tout prix. Qu’est-ce qu’un village ? Un village pareil à un autre ? Peut-être l’a-t-il su, lui, à cet ultime instant ?

 

 

146

Roger était tout heureux d’être devenu dans l’estime de sa jeune femme le mari-qui-cachait-dieu.

Je suis passé aujourd’hui au bord du champ de tournesols dont la vue l’inspirait. La sécheresse courbait la tête des admirables, des insipides fleurs. C’est à quelques pas de là que son sang a coulé, au pied d’un vieux mûrier, sourd de toute l’épaisseur de son écorce.

 

 

Affres, Détonations, Silence

Le moulin du Calavon. Deux années durant, une ferme de cigales, un château de martinets. Ici tout parlait torrent, tantôt par le rire, tantôt par les poings de la jeunesse. Aujourd’hui le vieux réfractaire faiblit au milieu de ses pierres, la plupart mortes de gel, de solitude et de chaleur. À leur tour, les présages se sont assoupis dans le silence des fleurs.

Roger Bernard : l’horizon des monstres était trop proche de sa terre.

 

Ne cherchez pas dans la montagne ; mais si, à quelques kilomètres de là, dans les gorges d’Oppedette, vous rencontrez la foudre au visage d’écolier, allez à elle, oh, allez à elle et souriez-lui car elle doit avoir faim, faim d’amitié.

 

 

 

 

 

            Parmi les « frères d’action » assassinés auxquels Char rend hommage dans Fureur et Mystère – comme Émile Cavagni (Feuillets d’Hypnos [FH], §157) et Roger Chaudon (FH, § 231) – Roger Bernard est le seul à qui trois textes soient consacrés : deux feuillets (FH §136 et FH §146) et un poème en prose du Poème Pulvérisé, « Affres, Détonation, Silence ». L’ami exécuté est tantôt désigné par l’initiale de son nom (« B. »), tantôt par son prénom (« Roger »), tantôt par son prénom et son nom (« Roger Bernard, l’horizon des monstres était loin de sa terre »), si bien qu’il est difficile pour le lecteur non informé de reconnaître d’un texte à l’autre la silhouette de Roger Bernard – il y a un effet de brouillage volontaire, malgré le soin qu’a pris Char, une fois sorti de la clandestinité, de rétablir dans les Feuillets le nom de ses amis (cf. la note du feuillet §17).

           Peu est dit, dans ces trois textes, sur l’identité de Roger Bernard. Pour en savoir plus sur son itinéraire de résistant, il faut se reporter à la biographie que Char a esquissée de son ami dans une page de Recherche de la base et du sommet sobrement intitulée « Roger Bernard », et qui fait système avec les trois textes de Fureur et Mystère : malgré d'intéressantes variations, on y reconnaît des motifs propres aussi bien aux deux feuillets (la « légèreté » face à la mort, le mûrier comme témoin) qu’à « Affres, détonation, Silence » (le Calavon comme lieu du drame). Char y précise que Roger Bernard, assassiné le 22 juin 1944, était typographe de métier, et partageait avec lui l’amour de la poésie (« la poésie le sollicita très jeune »). Dans L’Arrière-histoire du Poème Pulvérisé, c’est cette même identité de poète qui est fièrement proclamée (« cher Roger, on n’écrit pas aux morts, à peine aux disparus, mais tu étais poète »). Char a travaillé à faire reconnaître l’œuvre poétique de son ami : « Affres, Détonation, Silence » faisait office de postface à une anthologie de poèmes de Bernard publiée par Char, sous le titre Ma faim noire déjà – de là la force que prend la répétition du mot faim en conclusion du poème (« elle doit avoir faim, faim d’amitié »). On ne peut que s'interroger, dans ces conditions, sur l'absence dans Fureur et Mystère d'indice identifiant Roger Bernard comme poète, si ce n’est, de façon discrète, le verbe inspirer au feuillet §146. Faut-il penser que c'est d'abord à l'homme et au combattant que Char voulait rendre hommage ? Ou que c’est pour d’autres raisons que Char a refusé d'expliciter une donnée pourtant essentielle à la compréhension des liens qui l'unissaient à Roger Bernard ?

            Les trois textes de Fureur et Mystère consacrés à Roger Bernard forment un cycle à la fois unifié et hétéroclite. Si le poème « Affres, Détonation, Silence » rappelle le feuillet §136 par son titre, son sujet le rapproche bien plutôt du feuillet §146. Certes, les trois étapes que scande le titre sont celles du feuillet §138 : les « affres » correspondent à l’angoisse de Char assistant à l’exécution imminente de Bernard ; la « détonation » est le moment fatal où les SS ouvrent le feu ; le « silence » enfin fait suite à l’assassinat de la victime. Mais, malgré ce titre faussement programmatique, « Affres, Détonation, Silence », n’est en rien un poème narratif, et l’exécution de Roger Bernard n’y est évoquée que de biais. Il s’agit en fait, comme dans le feuillet §146, de rapporter un pèlerinage a posteriori, éveillant des souvenirs douloureux, sur les lieux où son ami a été tué. Il y a ainsi une opposition nette entre d’une part le feuillet §138, où la mort de Bernard est décrite de manière détaillée et dramatique, et d’autre part les deux autres textes, où, reléguée dans le passé, elle apparaît de façon plus distante et elliptique. Il est notable que dans le feuillet §138, l’ennemi est désigné sans ambigüité possible (« les SS »), là où dans les deux autres textes, sa présence est effacée par la métonymie (« son sang a coulé ») ou par la métaphore (« l’horizon des monstres »). On étudiera quelques traits saillants de ces trois hommages à Roger Bernard : l'évocation tragique ; l'héroïsation du martyr ; la défense sous-jacente d'un idéal de fraternité.

 

*

 

        Le feuillet §138 se distingue notamment des deux autres textes par sa grande force tragique. Dans ces lignes qui suscitent la terreur et la pitié, le poète, dans des circonstances de tension extrême, est confronté à un dilemme redoutable, digne des pires « tempêtes sous un crâne ». Si le tragique est discrètement présent dans le feuillet §146 et le poème en prose, il tient à d’autres raisons : la confrontation amère, enracinée dans des lieux, entre un passé heureux et un meurtre scandaleux. Dans le feuillet §138, la tragédie évoquée par Char est celle de l'inaction assumée.

       La composition du feuillet semble avoir été pensée pour susciter une incompréhension indignée chez le lecteur. En effet, Char énumère au premier paragraphe les raisons qui auraient pu le pousser à intervenir, mais il n'explique que dans le troisième paragraphe pourquoi malgré tout il n’a pas agi. Si l'on en croit les premières lignes, tout semblait favoriser son intervention : la supériorité numérique, l’avantage stratégique (« eux ignorant que nous étions là »), l’empathie des autres maquisards. La négation restrictive « je n’avais qu’à » est pleine d’amertume : un simple geste suffisait pour sauver son ami. À ce stade du poème, rien ne paraît justifier l'inaction à laquelle se résout pourtant Char. L'insupportable immobilité du je n'est justifiée qu'a posteriori, à la fin du texte, avec une causale lourde de sens, « parce que ce village devait être épargné à tout prix ». Il faut comprendre qu’une intervention des maquisards aurait provoqué des représailles allemandes contre le village ; des souvenirs sanglants sont dans les mémoires, tel le massacre d’Oradour-sur-Glane, le 10 juin, après une offensive des résistants contre les SS.

    L’impératif de sauver les civils justifie ainsi l’injustifiable : l’abandon volontaire d’un ami. L’adjectif sur lequel s’ouvre le texte doit être pris dans toute sa force : « horrible » est le tourment de Char, forcé d'assumer la responsabilité de la mort de son ami. La douleur extrême qu'il ressent est exprimée par une image sobre et poignante, celle du soleil qui jette un « froid polaire » : ce n'est pas dans la pénombre, mais sous une lumière crue que se déroule ce spectacle atroce, comme pour faire écho au feuillet 169 : « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Tout a concouru à faire de la mort de Bernard un événement traumatique par excellence, et on peut penser, avec J-C. Matthieu et L. Michel, que c'est parce que le souvenir de cette terrible journée de juin hante Char qu'il l'a évoquée si souvent, comme pour tenter d'en faire le deuil. Rarement le prix à payer a été aussi rude : la locution en italique « à tout prix » est essentielle, d'autant plus qu’elle rappelle l’avant-propos des Feuillets, qui se clôt aussi sur le mot prix en italique (« et décidé à payer le prix pour cela »). C’est une éthique du sacrifice qui se fait jour, impliquant d’accepter une perte affreuse pour préserver des vies humaines.

 

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            Le fragment §138 se termine par une conjecture (« peut-être l’a-t-il su, lui ... ? ») qui associe Bernard au sacrifice. Char suppose que le résistant assassiné aurait lui-même consenti à son sort, ce qui de victime le hausse au rang de martyr.

          L'héroïsation de Roger Bernard est commune aux trois textes. Dans le fragment §138, Bernard est exemplaire dans la mort : il paraît « ne pas distinguer ses bourreaux », comme si aucune communication n’était possible entre les assassins avides de sang et lui. Surtout, son corps semble magiquement impondérable, ainsi que le suggère l’image délicate du « souffle de vent », qui s’oppose à l’horreur brutale de la fusillade. Avec l'impression que Bernard pourrait être « soulevé de terre », c'est une authentique assomption du martyr que rêve Char. L’héroïsation de Bernard touche presque à la divinisation, et Char recourt en effet dans le fragment §146 au néologisme « mari-qui-cachait Dieu ». Mais cette fois, cette grandeur de Bernard est tendrement décrite comme le résultat de la cristallisation amoureuse, dans la mesure où il est question du regard de sa « jeune femme ». La veuve de Bernard, dont la présence est poignante, ne fait pas là, si l’on en croit Paul Veyne, sa seule apparition dans les Feuillets : c'est elle qu'il faut reconnaître derrière la Florence du feuillet §213, double de la cueilleuse de mimosa de « Congé au vent ».

       De l'héroïsation de Bernard témoigne enfin la belle et mystérieuse phrase centrale d’« Affres, Détonation, Silence », qui mérite d'être citée à part : « Roger Bernard : l’horizon des monstres était trop proche de sa terre ». Seule phrase du poème consacrée explicitement à Bernard, cette déclaration elliptique, pleine de solennité, interrompt le poème, telle la « détonation » du titre. L'imaginaire tératologique (« l’horizon des monstres ») désigne sans doute, comme souvent chez Char, l'abjection nazie. Il y aurait donc une opposition entre la terre saine habitée par Bernard et un horizon nazi qui se serait rapproché, jusqu'à la contaminer. Avec cette métaphore frappante, Char fait de Bernard l’antagoniste par excellence du mal nazi, mais un antagoniste rattrapé et à terme vaincu par les « bourreaux ».

 

*

 

       En même temps que son ami, Char magnifie les idéaux pour lesquels il est mort : l'unité de ces trois tombeaux poétiques vient en dernier lieu de leur commun éloge de la fraternité.

      Il est important à ce titre de relever la continuité manifeste entre le fragment §138 et un des fragments les plus célèbres des Feuillets, le fragment §128. La situation est voisine d’un texte à l’autre : à proximité d’un village, le poète, la main sur son arme, assiste aux violences des SS contre un résistant qu’il n’a d’autre choix que laisser mourir. La position de témoin impuissant, dans les deux cas, suscite une angoisse terrible : « mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée, exaltaient sa puissance contenue ». Or, dans le fragment §128, l’intervention providentielle d’une marée de villageois « paralyse » les SS, et Char évoque en conclusion le puissant sentiment de fraternité qui l’unit aux civils (« je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre »). Dans le fragment §138, ce ne sont pas les villageois qui sauvent les résistants, mais les résistants qui sacrifient un des leurs pour épargner les villageois, en vertu de ce même lien profond qui se noue entre le combattant et le civil. « Qu’est-ce qu’un village ? Un village pareil à un autre » : il ne s’agit pas de sauver un village en particulier, mais un village quel qu’il soit, en vertu d’une fraternité qui rapproche le résistant et tous les civils.

     Cette solidarité étroite qui s’établit entre les hommes contraste avec l’indifférence cruelle de la nature dans le fragment §146 (« au pied d’un vieux mûrier, sourd de toute l’épaisseur de son écorce »). La même nature sclérosée (« mortes de gel, de solitude et de chaleur ») apparaît dans « Affres, Détonation, Silence », texte qui se conclut toutefois par l’image de la « faim d’amitié ». La faim, chez Char, désigne souvent, au-delà de la sensation physique, un désir inassouvi (cf. « tellement j’ai faim » dans « Vivre avec de tels hommes », p.45) : il est question d'une volonté intense de rapprochement avec les semblables, moyennant laquelle le « rire » d’antan peut réapparaître comme « sourire ». L'image de la « foudre au visage d'écolier » témoigne d'une foi dans la renaissance de l'énergie poétique, malgré le silence morbide qui s'était établi. C'est sur le mot amitié que se clôt, comme en un hommage final, ce dernier texte dédié à l'ami sacrifié.

 

 

 

Nicolas Fréry

Mis en ligne le 26 septembre 2017